Jacques Armand a la chance de vivre dans une région qui, sur une centaine de kilomètres, offre du Sud au Nord un résumé presque planétaire de la géographie, depuis les bords de la Méditerranée jusqu'au sommet du Mont Aigoual.
On passe des lagunes africaines aux orgues de glace des régions polaires.
Et entre ces deux extrémités, on voyage à travers une extraordinaire diversité dont le point commun est notre seul émerveillement.
Ici, la beauté peut se manifester à travers les formes étranges du monde lorsqu'on le voit pour la première fois.
Un lac peut tout aussi bien ressembler à une flaque aux formes mystérieuses, que le contraire.
Il faut déchiffrer ces photographies avec beaucoup d'attention, car toutes dépassent incroyablement leur sujet.
Je donne pour seul exemple une chaussée romaine - du moins l'ai-je interprété de cette façon - alors qu'il s'agit de boue sculptée par le ruissellement. Ce qui signifie qu'un grain de sable peut devenir une montagne, ou que la chaîne des Montagnes Rocheuses n'est que la trace à peine perceptible laissée par la marque d'un pied chaussé d'une botte. Autant de singularités qui font de notre univers un puzzle indéchiffrable, mais que l'art du photographe nous permet de décoder comme si nous passions alternativement de l'état de fourmi
à celui d'un géant.
Ainsi, Arthur Rimbaud a-t-il composé son célèbre poème Le Bateau Ivre, gigantesque cosmologie, en observant le fond d'un canal étroit quil pouvait toucher avec sa petite barque, parmi les algues et les insectes
aquatiques.
En fait, seule une grande innocence permet cette transmutation. Il n'y a rien d'intellectuel dans cette démarche, rien de prémédité. C'est l'œil étonné d'Adam qui découvre le paradis terrestre.

Jean Carrière ( Prix Goncourt )